La sculpture Traian Vuia

La sculpture Traian Vuia (marbre, photos 1–4) est une œuvre méconnue de Constantin Brancusi, que nous avons rattachée à la série de ses portraits allégoriques. Pour mieux la comprendre, il convient d’abord de connaître qui fut Traian Vuia, sa relation avec le sculpteur, puis d’analyser la manière dont Brancusi a su le représenter à travers ses moyens artistiques.

TRAIAN VUIAAVIATIONLUCIA BRANDL COLLECTION

10/31/20257 min temps de lecture

Traian Vuia était un grand inventeur, pionnier de l’aviation mondiale, né le 17 août 1872 dans le village de Surducu Mic, comté de Caraș-Severin, alors partie de l’Empire austro-hongrois ; aujourd’hui, la localité porte son nom et est incluse dans le département de Timiș, en Roumanie. Traian Vuia mourut le 3 septembre 1950 à Bucarest.

Dans ses mémoires, Vuia raconte que durant son enfance passée à la campagne, et plus tard lorsqu’il était élève du lycée de Lugoj :

« Je construisais des cerfs-volants et je les expérimentais sur le grand champ autour du camp, au pied des vignes. »[1]

Lorsqu’il termina le lycée en 1892, Vuia s’inscrivit aux cours du soir de l’Université Polytechnique de Budapest, section mécanique appliquée. Les difficultés matérielles l’obligèrent à interrompre ses études après un an et à s’inscrire à la Faculté de droit, où il put travailler dans différents bureaux d’avocat pour subvenir à ses besoins. En 1901, il reçut son doctorat en sciences juridiques.

Photo 1

Photo 2

Photo 3

Photo 4

Traian Vuia, pionnier de l’aviation

Les débuts de l’inventeur

À l’hiver 1901–1902, en s’inspirant du vol des grands oiseaux, il réalisa le projet d’une machine volante actionnée par pédales utilisant les courants d’air. Selon ses propres mots :

« Dans ma jeunesse, j’avais la conviction, la croyance, même la certitude de trouver la solution au problème du vol par des moyens mécaniques. »[2]

Comprenant qu’il avait besoin d’informations supplémentaires pour poursuivre son projet, il partit à Paris durant l’été 1902, où il commença à étudier tout ce qui avait été écrit sur le vol et sur les appareils capables de se détacher du sol.

Le 16 février 1903, Traian Vuia présenta devant les membres de l’Académie des sciences de Paris son mémoire intitulé Projet de l’aéroplane-automobile, dans lequel il apportait des arguments technico-scientifiques sur la possibilité pour un appareil plus lourd que l’air, de sa propre conception, de se détacher du sol et de voler. La Commission de l’Académie française rejeta le mémoire, estimant :

« Le problème du vol avec une machine plus lourde que l’air ne peut pas être résolu et ce n’est qu’un rêve. »[3]

Le 16 octobre 1903, il obtint le brevet d’inventeur en France pour Aéroplane-automobile, et en mai 1904, ce brevet fut enregistré en Grande-Bretagne sous le titre Improved Airplane-Motor. En décembre 1903, il finalisa la construction de son aéroplane et entama les essais expérimentaux.

La rencontre avec Brancusi

En juillet 1904, Constantin Brancusi arriva lui aussi à Paris, avec le même objectif : poursuivre ses études et progresser dans la sculpture.
Les deux Roumains partageaient beaucoup de points communs : la pauvreté, le désir de réaliser des choses grandioses, la confiance en leurs propres forces issues d’une solide formation universitaire, ainsi qu’un esprit novateur.
Ils partageaient aussi une fascination commune pour le vol et des aptitudes d’ingénieurs, chacun cherchant à réaliser son rêve par ses propres moyens : l’un en construisant des machines volantes, l’autre par les moyens de l’art.

Ils se connurent en 1905 en tant que membres du Cercle des étudiants roumains de Paris, qui compta parmi ses membres trois grandes figures de l’aviation mondiale : Traian Vuia, Aurel Vlaicu et Henri Coandă.

Le vol historique de Montesson

Le 18 mars 1906, à Montesson, près de Paris, eut lieu le vol qui marqua l’histoire de l’aviation : Traian Vuia, avec son appareil Vuia I (photo 5), roula sur environ 50 mètres pour prendre de la vitesse, puis décolla du sol et vola sur une distance de 12 mètres à une hauteur de 0,6 à 1 mètre.
Le moteur s’arrêta brusquement, laissant l’appareil dériver au gré du vent jusqu’à heurter un arbre. Malgré les dégâts, ce fut le premier vol de l’histoire réalisé par un appareil plus lourd que l’air, documenté dans des revues telles que L’Aérophile, La Nature, ou The New York Herald.
Parmi les témoins de cet événement historique se trouvait Brancusi lui-même.

L’inventeur et le patriote

Vuia ne s’arrêta pas à cette réussite. Il continua à breveter d’autres inventions, dont deux modèles d’hélicoptères et un générateur de vapeur pour centrales thermiques.
Il fut aussi un homme politique remarquable et un patriote ardent, militant pour l’union de la Transylvanie et du Banat à la Roumanie.
En 1946, il devint membre honoraire de l’Académie roumaine, puis rentra en Roumanie en 1950, où il mourut la même année.
Aujourd’hui, l’aéroport international de Timișoara porte son nom.

Le lien entre Brancusi et Vuia

En signe d’estime, Brancusi offrit à Vuia une Feuille de la vie (photo 6), sculptée dans le bois de chêne, symbole de persévérance et de puissance pour les Roumains.
Cette œuvre se trouve aujourd’hui au Musée du Banat de Timișoara, acquise auprès de la nièce de Vuia, Cornelia Mateiaș, qui déclara l’avoir reçue de son oncle en 1947.

Témoignages et souvenirs

Dans une conversation rapportée par l’écrivain Dumitru Pascota (1934), Vuia raconte avoir rencontré Brancusi à Paris dans un restaurant où l’artiste versait de l’eau sur les tables :

« Il est le fils de ses œuvres », disait-il.

L’article conclut :

« Deux hommes ont sacrifié leur vie à des idéaux différents, restant seuls, souvent oubliés, mais vivant pour une même religion : l’un pour le bien, l’autre pour le beau de l’humanité. »[5]

Une autre discussion entre Vuia et Brancusi, rapportée par le général Ioan I. Stoian, eut lieu dans l’atelier de l’artiste deux jours avant le vol de Montesson. Les deux Roumains s’encourageaient mutuellement :

Vuia à Brancusi : « Il ne te sera pas facile, car tu es pauvre comme moi… »
Brancusi à Vuia : « Mon cher Traian… comment as-tu fait pour avoir un nom de conquérant romain et un autre à résonance dace ? Tu vas réussir à t’élever au-dessus de la terre avec ta machine à voler… »[6]

Le portrait de Vuia

L’écrivain Victor Eftimiu laissa un portrait sensible et précis de l’inventeur :

« Un homme mince, affable, plein de modestie, mais animé d’une énergie indomptable et d’une volonté impétueuse… Il vécut pauvrement et seul, avec pour unique récompense la satisfaction du labeur et la fierté d’une victoire dont il n’a pas cueilli tous les fruits. »[7]

Analyse de la sculpture

Dans la vision de Brancusi, Traian Vuia est une œuvre de petites dimensions (22 cm de haut, 14 cm de diamètre de base) mais d’une grande monumentalité. L’absence de socle et la base circulaire légèrement élargie donnent l’impression d’un ancrage dans la terre, à la manière d’un sphinx.

L’artiste représente Vuia comme un homme-oiseau, doté d’un nez proéminent rappelant le nez d’un avion, symbole à la fois de curiosité et de vision. Le regard est dirigé vers le haut, la poitrine bombée, évoquant un aigle au repos (photo 7).

Conclusion

Par sa simplicité et sa stylisation, cette sculpture exprime parfaitement l’esprit inventif et visionnaire de Traian Vuia, et annonce la recherche essentielle de Brancusi : atteindre l’essence des choses.

[1] Vuia, Traian (1954), Realizarea zborului mecanic. Mărturii [Réalisation du vol mécanique ; Témoignages], Éditions Technique, Bucarest, pp. 59–60.

[2] Vuia, Traian (1954), op. cit., p. 59.

[3] Borugă, Elena (1999), Traian Vuia 18721950 – Studiu monografic și catalog [Traian Vuia 1872–1950 ; Étude monographique et catalogue], Éditions Mirton, Timişoara, p. 14.

[4] Borugă, Elena (1999), op. cit., p. 77.

[5] Pascotă, Dumitru (1934), Vuia şi Brâncuşi [Vuia et Brancusi], Vestul, Timişoara, 26 avril.

[6] Stoian, Ioan I., général de flotte aérienne (r) (2010), Traian Vuia şi Constantin Brâncuşi, genii ale neamului românesc [Traian Vuia et Constantin Brancusi, des génies du peuple roumain], Vestea, Mehadia, 2 janvier.

[7] Eftimiu, Victor (1965), Traian Vuia, in Portrete şi amintiri [Portraits et souvenirs], Éditions pour littérature, Bucarest, pp. 446–447.

Bibliographie

Photo 5

Photo 6

De face, la sculpture peut être encadrée dans une forme géométrique trapézoïdale (photo 1). La tête est légèrement délimitée du corps par une portion un peu creusée, et le reste du corps est enveloppé d’un manteau, car pour l’artiste, la forme du corps n’a aucune importance : seules comptent l’attitude et les éléments qui la déterminent. On considère cet enveloppement du manteau comme tributaire au Monument de Balzac de Rodin (1897).

La partie dorsale peut être encadrée dans une forme géométrique cylindrique où la tête a une dimension exagérée, étant délimitée par à peu près la moitié de la hauteur du corps (photo 2), signe que cette partie a une importance significative pour la sculpture.


Vue de profil, la sculpture nous présente la ligne droite du dos, donc de la colonne vertébrale (photos 3 et 4). La sculpture de profil peut être encadrée dans une forme géométrique trapézoïdale.
Les photos 8a et 8b présentent les vues latérale et de face du nez de l’homme-oiseau, qui impressionne par sa ressemblance avec le « nez » des avions d’aujourd’hui (photos 9a et 9b), ce qui peut valoir à Brancusi le titre de visionnaire technique.

Photo 7

Photo 8 a

Photo 8 b

Photo 9 a

Photo 9 b

La sculpture en marbre blanc a une patine de couleur brun-rosé et elle garde des traces d’une peinture à base d’ocre rouge clair (variété d’argile utilisée comme pigment pour fabriquer des teintures), une technique que Brancusi a utilisé sous l’influence des statues antiques, lorsqu’on avait l’habitude de peindre le marbre. Lorsque l’artiste commenca à se préoccuper de la structure des matériaux, il renonça à cette technique.

La sculpture est signée sur la partie latérale gauche en bas, par inscription (incision) C. Br selon son habitude de signer à cette période (photo 10a). La superficie de la base est inscrite par des lettres calligraphiques signifiant Lui T. Vuia [Á T. Vuia] (photos 10b, c).

Photo 10 a

Photo 10 b

Photo 10 c

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