Analyse de la sculpture "De Modi, Oiseau de nuit"

Dans De Modi, Oiseau de nuit, Brancusi transforme la pierre en symbole d’élévation et de mystère. L’article décrypte cette œuvre rare, entre abstraction, énergie et poésie. D’après Dr. Doina Frumuselu, suite à l’analyse qu’elle a réalisée en novembre 2016, l’œuvre intitulée « DE MODI OISEAU DE NUIT », en calcaire et réalisée entre 1909 et 1914, est une création originale de l’artiste Constantin Brancusi.

10/31/20258 min temps de lecture

L’œuvre De Modi, Oiseau de nuit est un portrait allégorique d’Amedeo Modigliani (né en 1884 à Livourne, mort en 1920 à Paris), que Brancusi a rencontré à Paris en 1908 par l’intermédiaire d’un ami commun, le docteur Paul Alexandre (B. Brezianu, 1974, p. 19).
La sculpture peut être attribuée à la période 1909–1914, époque où Modigliani s’est concentré sur la sculpture, sans pour autant négliger le dessin et la peinture, auxquels il se consacrera exclusivement à partir de 1916 jusqu’à la fin de sa vie.

Entre 1909 et 1911, Modigliani travailla avec passion dans l’atelier de Brancusi, s’intéressant particulièrement à la taille directe. À cette époque, Brancusi habitait au 54, rue du Montparnasse. D’après sa texture et sa densité apparente, l’œuvre De Modi, Oiseau de nuit (23,8 × 13,5 × 7,8 cm) est taillée dans une roche calcaire, sans socle (Fig. 1a, b). Elle porte la signature « C. B. » (Fig. 1c), typique des œuvres de jeunesse de Brancusi.

Pour étayer cette affirmation, on peut citer plusieurs sculptures portant une signature similaire : Prométhée (plâtre, 1911, Musée National d’Art de Roumanie, Bucarest), Torse d’un jeune homme (bois, 1916, Philadelphia Museum of Art), ou encore Adam et Ève (bois, 1916–1919, Solomon R. Guggenheim Museum, New York).

Dans les archives de la société ROMSIT S.A. de Bucarest — qui finança entre 1999 et 2004 un vaste programme de recherche sur la création brancusienne —, Dr.Doina Frumuselu a trouvé plusieurs photographies d’œuvres antérieures à celle dédiée à Modigliani, son ami talentueux. Il s’agit de trois torses : deux en calcaire (Fig. 2 et Fig. 3) et un en marbre (Fig. 4).

Fig. 1a-d. Sculpture DE MODI OISEAU DE NUIT

Fig. 1a

Fig. 1b

Fig. 1c

Fig. 1d

Fig. 2. Torse, calcaire, 29,5 x 15 x 11 cm

Fig. 3. Torse, calcaire, 16,7 x 14,5 x 10 cm

Fig. 4. Torse, marbre, 14,5 x 11 x 13 cm (socle en bois, 12 x 11 x 9 cm)

Interprétation de l’œuvre

Cette sculpture constitue un portrait dans lequel Brancusi représente son plus jeune élève, et sans doute son premier, tel qu’il était alors : un véritable « oiseau de nuit ».
Ce surnom évoque la vie chaotique de Modigliani, miné par l’alcool, la drogue, les femmes, la pauvreté et les nuits blanches passées dans les bistrots parisiens.

Brancusi a choisi de ne représenter que la tête et le torse de Modigliani — ce dernier rappelant un torse féminin (Fig. 1d).
La tête, disproportionnée par rapport au corps, symbolise l’intelligence, le génie et la créativité de Modigliani. La fente au sommet de la tête illustre, de manière plastique, un proverbe roumain : « Tellement intelligent que sa tête explose ».

Les grands yeux exorbités évoquent la vie nocturne de l’artiste, inspirés des yeux des oiseaux de nuit. Ces yeux agrandis et la bouche fine sont des éléments caractéristiques de la création de Brancusi dès ses débuts, hérités de l’iconographie byzantine — ce que V. G. Paleolog appelait « les yeux pré-Pogany ».

Le torse féminin représente la sensualité débordante de Modigliani, qui le rendait dépendant des femmes. Conscient de sa santé fragile, il voulait vivre intensément le peu de temps qui lui restait.

Dialogue et témoignages

Peter Neagoe, condisciple et ami de Constantin Brancusi, a relaté les efforts inlassables, parfois désespérés, qu’il déploya pour sauver de la perdition son ami et élève Modigliani, qu’il aimait comme un petit frère. Nous en reproduisons ici un bref dialogue entre les deux artistes.:

Brancusi: « On ne peut pas atteindre la perfection en vivant dans le péché. L’ascétisme est essentiel. Au fur et à mesure que tu apprendras à maîtriser ton corps, ta volonté va s’affermir. Ceci a pourtant besoin d’une consécration entière. »

Modigliani :
« Tu crois que je peux rester un mois entier les jambes croisées ? Cela me tuerait ! tout simplement. Non, mon chéri. La vie doit être vécue. »

Brancusi :
« Mais tu vas te détruire toi-même. Ne peux-tu pas comprendre que la vie est une illusion ? C’est pourquoi nous devons nous contrôler et comprendre nos pensées. Crois-moi et essaie ! Tu auras besoin d’une immense énergie pour vaincre ; mais, à la fin, en constatant que tu peux contrôler ton corps et tes sens, le bonheur t’inondera. Le yoga signifie unifier, fusionner la matière et l’esprit. Essaie de subjuguer ton moi et tu te délivreras de tes sens. Pense à ce que cette victoire peut signifier pour toi. Ton moi appartiendra à un cerveau universel. Tu obtiendras des pouvoirs surnaturels. Lis les anachorètes ; eux ne mentent pas. Tu apprendras comment ils peuvent maîtriser le temps et les distances. »

Modi fronça les sourcils, comme s’il avait une décision à prendre. Ensuite, il dit en soupirant :

« Celui-ci est ton chemin, non pas le mien. Tu vois, je sais quelque chose sur moi-même, quelque chose que tu ne connais pas. Tu vas vivre longtemps, tandis que je suis condamné à mourir jeune. Oui, oui. Ne me regarde pas avec une telle méfiance. Ma maladie, d’ici, dit-il en touchant sa poitrine, est incurable. Chacun d’entre nous doit suivre son propre chemin. Tu peux rester dans une seule place et réfléchir. Moi, je suis comme l’abeille. Il y a trop de belles fleurs à goûter pour rester dans une même place » (P. Neagoe, 1977, pp. 148–149).

Mémoires de M. Paleolog

« Je m’appelais Vasile Gheorghiescu, mais lorsque le voisin d’à côté, un jeune Italien à l’apparence d’éphèbe, qui ciselait d’arrache-pied un morceau de pierre devant la porte, me demanda ma nationalité et mon nom, je me présentai comme constantinopolitain et lui donnai le nom de ma mère : Paleolog.

Modigliani me découvrit pourtant lorsque je présentai mes papiers au propriétaire.

— Tu es Roumain ? Mon maître aussi est Roumain : Brancusi.

Quelques jours plus tard, alors que j’étais sur le point d’entrer dans ma cellule, j’entendis la voix de Modigliani, courbé au-dessus de sa pierre, le marteau à la main :

— Ecco-lo !

Près de lui, adossé au battant de la porte, se tenait un homme qui m’observait très attentivement, comme s’il devait se faire rapidement une opinion. Il me fit signe qu’il désirait me parler. Il me demanda qui j’étais et je lui répétai mon histoire : constantinopolitain d’origine impériale.

— Je suis paysan, riposta Brancusi d’une voix tranchante, avant de se mettre à me parler en roumain.

Je n’avais plus le choix ; j’acceptai son jeu et, après quelques paroles parmi lesquelles glissa une expression spécifique de la région du fleuve Jiu, Brancusi éclata :

— Je t’ai eu, tu es né en Olténie, hé !

J’en restai stupéfait :

— Oui, je suis de Craiova !

— Tu es de Craiova ? Tu es le fils de qui ?

Quelques jours plus tard, je visitais son atelier en portant un ananas comme un trophée, tandis que Modigliani apportait deux litres de vin italien.

Par malchance, je le mis encore une fois en colère parce que, par imprudence, je me mis à lui raconter en détail la leçon sur Michelangelo du professeur Séailles, que j’avais écoutée la veille au cours d’esthétique. Après avoir subi le défi (j’ignorais son idiosyncrasie pour « l’exagération musculaire »), Brancusi m’empoigna par la poitrine — il avait cru que je l’avais provoqué à dessein — et me lança un mot terrible qui résonne encore dans ma mémoire :

— Écoute bien, toi, continua Brancusi, tu dois savoir que l’art ne doit pas effrayer, il doit rapprocher les gens !

Modigliani, qui avait sommeillé entre-temps, s’éveilla à temps pour nous séparer… »

Contexte et création

En février 1908, Brancusi contracta le typhus à Paris ; il réussit à échapper à cette maladie mortelle au début du XXe siècle et, durant l’été de la même année, il vint en Roumanie pour se rétablir. Comme il ne pouvait rester sans sculpter, il fréquenta à Bucarest l’atelier du collectionneur Alexandru Bogdan-Pitești, aménagé dans sa maison de la rue Brezoianu, qu’il avait équipé de tout le nécessaire et mis à la disposition d’un groupe de peintres et de sculpteurs agréés par lui, parmi lesquels figurait Brancusi (T. Arghezi, mai 1946).

Brancusi sculpta La Danaïde à cette époque, dans cet atelier. Je (Dr.Doina Frumuselu) pense que c’est au même moment qu’il sculpta également De Modi, oiseau de nuit. Les deux sculptures restèrent en Roumanie. La Danaïde fut achetée par Al. Bogdan-Pitești et De Modi se perdit ; elle fut retrouvée en 1990 lorsque, à la suite du changement de régime politique en Roumanie, de nombreuses réalités demeurées jusque-là inconnues furent mises au jour.

Épilogue

La relation amicale et artistique entre Brancusi et Modigliani connut un refroidissement après 1914, en raison de l’esprit d’autodestruction de Modigliani et de son refus de modifier son mode de vie, ce qui exerçait une influence négative sur la force et l’endurance nécessaires à la pratique de la sculpture selon la conception de Brancusi. À cela s’ajoutèrent l’atmosphère pesante et les horreurs de la Première Guerre mondiale.

Vasile G. Paleolog évoque une scène de vive nervosité, en 1911, au cours de laquelle Brancusi se montra dur envers Modigliani, incapable de se détacher définitivement de sa représentation naturaliste de la réalité : « Va-t’en suivre la peinture, car tu ne seras jamais sculpteur » (V. G. Paleolog, 1973, pp. 49–50).

Dr. Doina Frumuselu
Novembre 2016

Bibliographie sélective

*(2002), Modigliani, sombre et tourmenté, L’Humanité, Paris, 25 oct.

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